Ici et ailleurs

Publié: 20 février 2011 dans On the silverscreen...

C’est peut-être l’une des rares fois où je suis allée voir un film, sans rien savoir sur lui, à part une affiche à la fois attrayante et énigmatique. La curiosité l’a emportée malgré les 2h34 que durent Enter the Void ! Une réalisation étrange, crue, à ne pas mettre entre toutes les mains, mais qui moi, m’a séduite ! Petit détail intéressant : au moment où je tends mon billet à l’ouvreur, celui-ci me souhaite un « bon voyage ». Pour vous, le voyage sera dans votre salon… Le DVD est sorti en décembre dernier !

Le pitch :

Oscar et sa sœur Linda vivent depuis peu à Tokyo. Oscar vit de petits deals, même s’il clame haut et fort qu’il n’est pas un dealer. Linda, elle, est stripteaseuse dans une boîte de nuit. Un soir, un deal tourne mal, et Oscar est tué par la police dans les toilettes d’un bar. C’est là que la magie opère. Il tente de rester fidèle à la promesse faite à sa petite sœur : ne jamais l’abandonner et veiller sur elle. L’esprit d’Oscar erre donc parmi les vivants : il les observe, il fait des voyages dans le passé, il est en proie à des hallucinations. Le couple fraternel trouvera-t-il le salut ?

Mon avis :

Deux qualificatifs pour parler de ce film : déroutant et magique. Enter the Void est un pur bijou grâce à sa réalisation qui frise le parfait tant par son originalité, que par les plans choisis ou encore par son rythme. L’esthétique du film et son graphisme sont à couper le souffle. C’est indéniablement la qualité première de cette réalisation signée Gaspar Noé, et peut-être son pari le plus fou. Par exemple, il raconte que les effets psychédéliques du film « ont été réalisés grâce à des caméras suspendues à des grues et à des décors reconstitués en studio. » Le cinéaste a reproduit beaucoup de ces décors en studio pour pouvoir mettre en image sa réalisation, mais ce n’est pas la seule raison. Le Void et le Love Hotel ont été aussi créés en studio car « il y a beaucoup de Love Hotels à Tokyo, mais les étrangers n’y sont pas les bienvenus. Je me suis inspiré des bouquins de photos sur ces lieux, mais en poussant le côté psychédélique », précise-t-il. Pour la petite histoire, sachez que pour une fois dans l’histoire des scenarii, le scénario comportait peu de textes pour les comédiens. En revanche, Noé a détaillé chaque idée folle de sa mise en scène, chaque mouvement de la caméra pour pouvoir les restituer au mieux. Au total, une centaine de pages d’énumération minutieusement décrites.

Autre pari osé : choisir des acteurs inconnus du grand public, ainsi que des comédiens non professionnels. Oscar est interprété par Nathaniel Brown, un ancien vendeur de t-shirt à Brooklyn, et Alex par Cyril Roy, un mec comme tout le monde. Pour Gaspar Noé, le rôle d’Oscar devait être joué par un inconnu, un acteur pro ou pas : « Oscar n’est jamais face caméra. Faire jouer un inconnu évite les crises d’ego des acteurs. » Paz de la Huerta est Linda : c’est une véritable actrice car Noé voulait quelqu’un qui soit parfaitement à l’aise dans toutes les scènes. Gaspar leur a souvent laissé carte blanche pour leur rôle : il les a laissés improviser « une fois la prise utile tournée ». Cela ne vous aura pas échapper, le film est sorti en salle avec un avertissement, interdit aux moins de 16 ans : certaines scènes de sexe peuvent choquer, tout comme les moments où la drogue est ingérée sous les yeux de la caméra.

Et tous ces challenges donnent un résultant époustouflant. J’ai très largement adhéré à l’idée que notre âme reste parmi les vivants pour protéger les siens. Noé a filmé d’une manière inhabituelle. Nous sommes l’âme d’Oscar. C’est assez déroutant comme expérience : on a l’impression que la caméra est dans les yeux d’Oscar, dans son cerveau quand il est vivant. Et quand il trépasse, on vole avec lui au-dessus du monde des vivants. C’est assez amusant, car si l’on plonge à 100% dans le film, on devient Oscar, on devient un spectateur de la vie autour de nous.

Tous les détails ont une grande importance. Par exemple, la musique et la consommation des drogues peuvent être des personnages tant ils sont indissociables du script. La musique accompagne nos héros, principalement les délires d’Oscar, et les stripteases de Linda. Bien sûr, l’usage de stupéfiants est une des parties essentielles du film, car sans leur vente et sans leur absorption, pas de voyage aux frontières de la légalité et du réel. Attention, le film ne fait pas du tout une apologie de la « came ». Au contraire, il en montre l’effet de ses abus, la perte de contrôle sur soi et aussi la recherche toujours plus grande de nouvelles expériences. Mais dans Enter the Void, l’usage de la drogue est étroitement lié à l’expérience de la mort. En faisant quelques recherches sur le film, j’ai découvert qu’au moment de mourir, les personnes sont sujettes à de multiples hallucinations. Le coupable : la sécrétion de DMT dans le cerveau. Cette molécule est responsable de nos rêves, et elle est fortement libérée au moment de passer de l’autre côté, ou lors d’un accident. Dans le film, le lien entre les deux est un dernier voyage avant de partir définitivement. C’est d’une grande poésie !

Un autre détail primordial : le choix de la ville de Tokyo, et il était loin d’être une évidence, du moins au début ! Une première version du scénario se déroulait dans la Cordillère des Andes. Une autre en France. Et Gaspar Noé a aussi écrit une version dont l’action se passe à New York. Mais c’est Tokyo qui aura finalement sa préférence car il a toujours eu envie d’y tourner, mais aussi car « Tokyo est une des villes les plus colorées et avec le plus de lumières clignotantes ». Quelques semaines de tournage ont été nécessaires au Japon. C’est peu, mais le reste des scènes nippones ont été tournées en studio. L’illusion est parfaite, je suis persuadée que, même les amoureux les plus chevronnés de la capitale japonaise n’y verront que du feu. Au total, entre le tournage et la postproduction, sept mois de travail ont été nécessaires dans un univers tokyoïte plus vrai que nature ! Quelques scènes ont mené l’équipe en Amérique du Nord, à Montréal, plus précisément. C’est là où les scènes de la petite enfance ont été mises en boîte. L’éclairage choisi pour ces souvenirs est teinté de rose : les souvenirs sont aussi chers que la prunelle des yeux des nos deux jeunes adultes. Ils ont été préservés dans leur écrin !

Et quand on connaît le destin d’Oscar et de Linda, on comprend pourquoi le réalisateur a voulu chérir une partie de leur enfance : très jeunes, ils perdent leurs parents dans un tragique accident de voiture. Dans la minute, on se rallie à ce grand frère, qui, en l’espace de quelques secondes, est devenu un petit homme. Sa mission : veiller sur sa fragile petite sœur. Et la réciproque est aussi vraie. Leur lien est très fort, c’est un pacte de sang, comme on en a tous fait quand on était petits ! Les années passent, et ils mènent leur jeunesse en brûlant la chandelle par les deux bouts ! Peut-être que je m’avance un peu, mais lorsqu’un événement tragique surgit dans nos vies, parfois, pour le surmonter, on est pris d’une terrible envie de vivre, d’une fureur de vivre même, ne voulant gâcher aucun instant, car tout, tout peut s’arrêter d’un moment à l’autre. Vivre à fond pour ne rien regretter, voilà une jolie devise à laquelle j’adhère ! Bien sûr, le cas d’Oscar et Linda est extrême : ils ne connaissent plus aucune limite.

C’est à vous maintenant d’embarquer pour cette étrange expérience qui ne vous laissera pas de marbre. Impossible ! Ou vous allez adorer, ou vous allez détester ! Alors à mon tour de vous souhaiter : « Bon voyage ! »

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